"De toute ma force, de tout mon vouloir, je souhaitai le bonheur de cette femme lointaine, de cet homme inconnu. Même sans moi."

Mai, mois de Gabrielle...

À quelques jours à peine de la célébration du centenaire de Gabrielle, il serait bien fâcheux de voir cette page se faire censurer par les bonnes âmes facebookiennes, aussi n'avancerai-je que très prudemment (oserai-je écrire, masqué ?) avec ce très beau roman épistolaire paru en 2003, après la mort de son auteur, qui avait espéré le voir paraître aux éditions de L'Éther Vague (un nom de maison bien peu à son goût), avant que la mort de Patrice Thierry ne vienne mettre un coup d'arrêt brutal à cette complicité éditoriale qui commençait de s'esquisser. Quand j'ai rencontré Gabrielle, elle m'a rapidement fait lire cet opus, dont elle était très fière mais dont elle craignait aussi, l'époque étant devenue très scrupuleuse sur ce chapitre, qu'il ne l'entraînât en prison, ce dont elle se faisait un tableau effrayant, mélange de Piranèse et de Dante. Bernard Wallet et moi l'ayant rassurée, elle avait finalement accepté que sa publication se fasse de manière anthume, mais la camarde en décida autrement. J'ai eu l'immense honneur de préfacer l'ouvrage sous sa belle jaquette dont les couleurs rappellent celles de la première version du *Nécrophile* et, toujours aux côtés de Bernard, de le défendre contre une ardente furie venue nous écouter - et nous vilipender - aux Correspondances de Manosque de 2003 (mais ceci est une autre histoire). Quoi qu'il soit, dans les nombreuses lettres que Marguerite Paradis, maquerelle à Paris, envoya à son amie Louise, qui songeait à exercer le même commerce immoral à Bordeaux, je vous propose de lire les tout derniers mots de la toute dernière missive, après que l'impitoyable Marguerite, insouciante jusqu'alors des sévices causés aux "objets" mis au service de sa clientèle de roués, a retrouvé l'être qui l'a bouleversée et, la libérant d'elle-même, va lui permettre un "départ exemplaire", synonyme chez Gabrielle de disparition inexplicable, voire d'escamotage, mystérieux et angoissant. Ce catalyseur de la destinée de Marguerite, comment s'étonner qu'il ait cette nature double qui toujours subjugua Gabrielle : celle d'un/e hermaphrodite, appelé/e Tirésias :

"Tirésias détourna le regard vers une belle négresse qui passait puis se sourit à lui-même. Son fard commençant à fondre en longues coulées, il s'essuya le visage d'un mouchoir des Indes.
Le "Cœur Ardent" louait des pièces en cabinets. Nous nous sommes retrouvés à l'aube dans un galetas. Que vous dire, chère Louise, que déjà je ne vous dépeignis ? Tantôt Tirésias fut mon violent amant, tantôt ma femme épanouie car mes étreintes peuvent être aussi énergiques que celles des hommes. Pour la seule fois de ma vie, j'éprouvai que les voluptés de l'âme peuvent se joindre à celles du ventre, que l'extase qui soulève les bienheureux répond à celle de l'entrecuisse, que tout ce qui dans le cœur s'élance vers l'autre était fil d'Ariane jusqu'à cette brûlante amande que suçait Tirésias. Moi qui si souvent ironisais sur les litanies que marmonnent les dévots en l'honneur de la Vierge, je me surprends encore aujourd'hui à réciter celles de Tirésias. Je ne peux vous dire les termes que j'invente.
Vers le matin, Tirésias s'endormit. Accoudée, je contemplai son visage qui me parut étranger. Fermés ses yeux d'olive noire, muette sa bouche, il me sembla vulnérable infiniment. Je m'interrogeai sur sa destinée. Je tremblai. De toute ma force, de tout mon vouloir, je souhaitai le bonheur de cette femme lointaine, de cet homme inconnu. Même sans moi. Puis je m'endormis à mon tour.
Le soleil m'éveilla et la première chose que je vis fut un grand morceau de lumière sur les carreaux de briques. Tirésias avait disparu et j'aurais cru avoir rêvé, n'eussent été sur une chaise les roses cuisse-de-nymphe qui déjà brunissaient dans la chaleur. Je les serrai dans mon corsage avant de partir et rentrai vivement chez moi.
C'était il y a deux semaines. Depuis, chaque soir, je suis retournée là-bas, errant de la Bûcherie à la Huchette, des trois-Portes à la rue des Rats, croyant à tout instant apercevoir Tirésias. J'ai sans cesse cherché le cabaret le "Cœur Ardent", en vain. J'ai partout demandé mais personne n' jamais entendu ce nom. Je ne l'ai pas retrouvé...
Marguerite"

*La marchande d'enfants*, éd. Verticales, 2003