"C'est ainsi qu'il faudrait mourir."

Mai, mois de Gabrielle...

La date du 22 est indissociablement liée, dans mon esprit, à ce dimanche 22 décembre 2002, date de la mort de Gabrielle, vaincue par le cancer qui s'était réveillé dans son corps, après des années de rémission et alors qu'elle avait depuis longtemps arrêté de fumer et ne supportait plus l'odeur du tabac. Ce moment, elle l'a souvent évoqué dans ses entretiens ; elle avait tout prévu pour partir dans les meilleures conditions possibles, sachant que son pace-maker continuerait de relancer un cœur qui ne demandait qu'à cesser son battement métronomique. Mais elle n'eut pas besoin d'utiliser son sac de départ, ni le cocktail de barbituriques qu'elle avait soigneusement caché chez elle et dont elle renouvelait le stock avant que la date d'expiration ne vienne atténuer son effet mortifère. En effet, c'est la mort qui vint simplement l'emporter, comme elle emporta la chèvre de Monsieur Seguin épuisée par un combat qui dépassait ses forces mais auquel elle ne chercha pas à se soustraire, texte qui émut profondément Gabrielle quand elle le lut pour la première fois. Pas de suicide actif, certes, mais un suicide quand même, la décision de laisser celle ou celui (pourquoi la mort serait-elle féminine ? Surtout celle de Gabrielle !) qu'elle avait côtoyé(e) durant tant d'années et qu'elle avait apprivoisé(e), le/la sachant inéluctable, saisir enfin sa proie, dès lors qu'une vie diminuée l'attendait, ce dont elle ne voulait catégoriquement pas. Cette fascination pour le suicide, s'il n'est pas défection mais lutte perdue d'avance et pourtant menée à son terme, est présente dans cette entrée du journal de Lucien, qui confie son admiration pour la mort de Pétrone, auteur d'ailleurs pastiché par Gabrielle dans *Usages de faux* :

"Je viens de visiter Capodimonte, le parc aux tritons moussus, le long château jaune qui, derrière les bouquets de palmiers, abrite une merveilleuse collection de peintures. La Morte de Petrone par Pacecco de de Rosa... Une composition mouvementée mais d'où transpire l'indifférence ; de belles couleurs limpides mais aucune intuition du sujet. Du moins pas la mienne.
Ici même, à Naples, dans le calme de sa villa, Caius Petronius Arbiter, un grand seigneur, un grand poète, un homme compromis, s'est fait ouvrir les veines par son médecin. Entouré de ses concubines et de ses esclaves grecs, glissant leur langue dans sa bouche et caressant ses cheveux débouclés par la vapeur du bain, il a vu s'effacer leur regard derrière un voile parce que son propre regard s'éteignait comme une lampe. Il a entendu leurs tendres paroles reculer vers une autre planète parce que lui-même allait quitter la terre. Soutenu par leurs bras, sans doute a-t-il encore eu le temps de mesurer sa solitude. Renversé sous la douceur de leur sourire, il a senti leurs mains se fermer sur son membre déjà inerte, la seule force qui jaillissait encore de lui rassemblée en une tige de corail vermeil dont l'arc parfait unissait son poignet au bassin d'argent. Il a senti le néant envahir le réseau de ses veines, la nuit pénétrer sa chair, depuis le lobe de ses oreilles percées jusqu'à ses longues phalanges ployant sous le poids des bagues, tandis que des danseuses collaient leurs vulves à son corps comme des coquillages sur un navire et que les doigts de ses éphèbes exploraient ses parties secrètes. Flottant dans son bain comme dans le liquide maternel, Caius Petronius Arbiter a senti la vie s'échapper de lui aussi doucement qu'elle y était jadis venue.
C'est ainsi qu'il faudrait mourir."

*Le nécrophile*, éd. Verticales, 2001