"Mais, armé et lampassé, constellé de crachats, d'astres adamantins, Gilles enfin, notre œil dans les ténèbres."

Mai, mois de Gabrielle...

Gabrielle fut toujours avare de détails sur ses amitiés détruites, que ce soit avec Leonor Fini, Irina Ionesco ou Gilles Rimbault, dont une peinture servit de couverture aux *Holocaustes* (Henri Veyrier, 1976), première version de ce qui allait devenir *Le sommeil de la raison* lors de sa réédition aux éditions Verticales en 2003. Le recueil initial est d'ailleurs dédicacé à "Gilles et Michèle". Cependant, si Gabrielle se montra toujours extrêmement cruelle dans ses allusions à Ionesco ou Fini, ce ne fut jamais le cas du couple Rimbault. Elle me fit simplement part de sa déception devant le talent gâché d'un artiste qu'elle admirait et dont elle regrettait l'évolution du travail. À ses yeux, la couleur ne lui convenait pas. En 1976, leur complicité artistique était en tout cas parfaite, au point que Gabrielle écrivit deux textes pour un catalogue de la galerie Alain Schoffel consacré au travail de Rimbault. Une introduction, *Gilles l'Éventreur* faisait écho à un superbe *Jack The Ripper* ou à un saisissant *Catherine Howard*, tandis que le poème de clôture, *Le Vampire de Düsseldorf*, résonnait avec *Les vampires sont de vieux cabotins*. Les voici tous deux, accompagnés de quelques dessins issus du même catalogue :

"Dans la ville des putes étripées et des impubères jetées dans des sacs, une fleur pourpre au ventre, entre les échoppes de tatouage et les fumeries de White Chapel, la botte orthopédique de Jack the Ripper heurte rythmiquement le pavé, tandis qu'embusqué derrière quelque façade marquée de pleurs fuligineux, son maître et son double l'observe en silence, le conduit du regard. Jack tousse et crache un goudron fécal dans les eaux du fleuve. L'autre sourit de sa bouche peinte, démiurge gominé des tangos à venir, anachronique et souverain. Parmi la fonte des candélabres, sous la glu de vitrines a giorno, les cires anatomiques se sont adornées de soies lourdes, de pannes, de brocarts, de fourrures. Catherine Howard, au sépulcre des salles, porte sur son pubis la tête à collerette écarlate qui tourne au noir. Ses ongles, nez-souliers des vieux hommes sales qui, la nuit, avec les voleurs de bagues, fêtent leurs saturnales dans l'ancien cimetière de Highgate. Sur la joue une cloque va crever. Bouche vespertilion, l'arc de l'amour se centre sur un bulbe gorgé d'antiques véroles ; que presse le bourreau entre deux doigts et déjà ce sera le jet. Les voici donc, nos agapes blasphématoires, celles dont l'hôpital secret a fourni les viandes, pendant que patientes, les mouches attendent leur heure et chuchotent sous leurs manches de pelleterie. Le regard rêveur, le menton haut sur la minerve, les anciens mercenaires démolis par le supplice du pal en ses infinies variations, leur linge cartonné de glaires sèches, vendent des chaînes de bicyclette et des lanières le long de Commercial Street. Sables crépus, gelées s'envolant en toisons, pieuvres acanthes des stupres chancis, retournez aux laves, rejoignez les métaux des profondeurs. Que les viscères froissés se vitrifient pour nos délectables kaléidoscopes, que les téguments se reploient jusqu'au cuir des algues, que les enfers pourtant soient traversés de clarté : liturgie préliminaire des sphincters et des lèpres avant la catastrophe annoncée , elle-même promise à de très singuliers rebondissements. Car une menace est proférée. Big Ben s'essouffle sur l'asthme hystérique de quelque anonyme crevant l'hymen d'une chimère. Toute chair se liquéfie en une morve lourde, opaque, une espèce de lait pour le pisseux thé de cinq heures. La source de nos forfaits et de nos sacrilèges fuse en bouillonnant dans les chambres de peluche amarante, non loin du fleuve qui beugle. Mais, armé et lampassé, constellé de crachats, d'astres adamantins, Gilles enfin, notre œil dans les ténèbres."

"Le soir, il s'attardait sur les paliers,
Près de la fontaine d'émail
A l'usage de Messieurs les Locataires qui sont priés.
Lavé, il rêvait dans son salon-cuisine
Aux longues jambes pâles sur le sol
Des forêts nocturnes
Ou dans les prairies du Rhin noir.
Tes bas noirs, Marie au nom de coq,
Tes bas noirs sont des cols de cygnes mordus par l'orage,
Le jour est long jusqu'à la nuit.
Son père était formeur de sable
Mais lui n'était que faiseur de noyaux.
Il savait toutefois s'enrouler en cocon,
Croiser pour ne plus voir les grilles le grillage sec de la soie,
La coque où s'enclosait le papillon Tête-de-Mort.
Nasal et dolent
Dans son costume de deuil et du dimanche,
Chômeur mais pain mollet
Que bientôt la hache allait trancher.
Car prenez, ceci est mon corps,
Car j'ai été enfant de corps,
Près des cierges et des stalles,
Des confessionnaux encroûtés de marron, chancis,
Avant de jouer mes jeux de nuit
Dans les saulaies,
Mes rouges jeux d'oiseau de nuit
Mes jeux de papillon de nuit
Dans les combes douces, rouies de gel.
J'étais ivre du sang des cygnes,
Entre les confiseries rose-et-or des banlieues,
Les purulences,
Les abattoirs,
Les tonnelles des jardinets.
Marie, tes bas noirs, cols de cygnes, me font des signes noirs,
Sont le signe de mon malheur,
Car - pleurnichait-il - je suis né un jour néfaste,
Aussi je fuis devant mon ombre, dans les vapeurs
De prairies incertaines.
Le long des rails et des chantiers,
Les enfants en bonnet de laine,
Le long des haies et des sentiers,
Près de l'usine à gaz aussi,
On les retrouve écartelés
Dans une niche tricotée,
Marquée pour qu'on la trouve mieux
d'une grenade pourpre ouverte en plein milieu.
Et moi,
Et moi, qu'est-ce que j'y peux !"

*Gilles Rimbault*, Galerie Alain Schoffel, 1976