"cette grande coquille candide, ce nautile rieur"

Mai, mois de Gabrielle...

Enfant, Gabrielle aimait ramasser les squelettes d'animaux, des oiseaux pour la plupart, qu'elle trouvait dans le jardin ou sur la grève, et auxquels elle offrait des funérailles, méditant déjà sur le passage du temps et la fugacité de l'existence. Pour écrire ses textes, elle n'hésitait pas à se tourner vers des amis et connaissances pour leur demander des précisions anatomiques, détails justes et frémissants qu'elle insérerait ensuite dans des pages lyriques, jouant de cette distorsion entre la réalité de la corruption et la beauté sépulcrale de sa description. Comme elle l'expliquait sur le plateau de *Bouillon de culture" le 19 janvier 2001, "ce n'est pas chic, une Obduktion, une autopsie, ce n'est pas beau... alors, puisque personne ne la décrit, eh bien moi je la décris". Ce désir de briser les tabous de la représentation, on le retrouve dans cet extrait d'une nouvelle peu connue de Gabrielle, disponible dans l'essai de Jean-Luc Hennig, *Morgue*, paru en 1979 aux Éditions libres / Hallier :

"Décharner un crâne représente un travail long, difficile, et même quelque peu fastidieux que généralement Semper ne peut guère terminer avant deux ou trois heures du matin ; aussi se voit-il contraint de placer le crâne dans un compartiment du frigidaire, jusqu’au lendemain soir. Il se console en pensant que le plus dur est fait. Demain, il fera encore bouillir l’objet une seconde fois, mais le jus restera plus limpide, l’odeur n’aura pas la sauvage véhémence de celle qui accompagne les premières ébullitions. Semper connaît sa récompense, il l’anticipe, imaginant déjà le bonheur qu’il éprouvera devant cette grande coquille candide, ce nautile rieur. Il le tiendra longuement entre ses paumes - et
certes sans penser à Yorick, puisqu’il n’en entendit jamais parler - il en appréciera le grain et la nuance, il suivra d’un index délicat le méandre des structures crâniennes. Enfin, la chose ira rejoindre ses sœurs, dans l’une des boîtes que Semper garde sur les rayonnages de l’armoire à glace, dans sa chambre à coucher.
Ces boîtes, faites d’un épais carton, sont garnies de papier de soie et copieusement poudrées de désinfectant. Il s’agit d’éviter toute mauvaise surprise, car si les morts ne disent
jamais d’idioties, il leur arrive parfois de faire des farces. Aussi Semper surveille-t-il soigneusement sa collection de crânes et se plaît-il à constater que pas un ne ressemble à l’autre.
Certains, tenus contre la lumière, ont des transparences de parchemin, d’autres, plus opaques, évoquent les caprices de l’agate. Certains sont d’une pâleur crémeuse, tandis que d’autres tourneraient presque à la nuance chaude de l’abricot sec, selon les hasards de la pigmentation individuelle. Tous les crânes de Semper sont bizarres et beaux. Tous rappellent la mer, les rocs, les grèves sonores où s’échouent les arêtes mystérieuses, des ossements de sirènes, des frégates à
demi mangées que tètent des crabes noirs et, parmi les sables, ces grands coquillages nacrés, ténèbres qui mugissent d’une voix inconnue."

"L'os", in *Morgue* de Jean-Luc Hennig, rééd. Verticales, 2007