"un éros toujours renouvelé dans sa propre sublimation"

Mai, mois de Gabrielle...

François-Timoléon de Choisy, né en 1644 et mort en 1724, est passé à la postérité littéraire pour ses *Mémoires pour servir à l'histoire de Louis XIV*, mais son œuvre, relativement abondante, comprend également des récits de voyages, des travaux historiques et religieux, et un curieux document, intitulé *Mémoires de l'abbé de Choisy habillé en femme*, dont l'authenticité est sérieusement mise en doute, mais qui a su intriguer Gabrielle et stimuler sa verve créatrice. Grâce aux soins attentifs du collectionneur Yvon Lambert, elle a eu l'immense bonheur de voir paraître ce volume de textes inventés comme des arabesques nouvelles à l'autobiographie de l'abbé, accompagnés des collages qu'elle a elle-même réalisés à partir d'un riche matériel dont elle rappelle la source dans sa présentation du livre. Rien d'étonnant à ce que cette figure ambivalente ait captivé Gabrielle, tant pour sa passion des étoffes que pour son ambiguïté érotique :

"Dans ses Mémoires, écrits d'une plume dont la légèreté participe déjà aux grâces du XVIIIe siècle, l'Abbé de Choisy détaille son extravagante carrière. Habitué dès la prime enfance aux atours féminins, puis compagnon de jeu de Monsieur, Choisy qui tout orné des bijoux maternels paraîtra sur une scène de Bordeaux et dont dépend l'abbaye bourguignonne de Saint-Seine, aime parler de lui-même au féminin. Il accompagnera pourtant le Cardinal de Bouillon au conclave de 1676 et, en 1684, fera partie de l'ambassade que Louis XIV délègue auprès du roi de Siam. Revenu à Paris, l'Abbé retrouve avec joie ses dentelles, ses éventails et, sauf quelques exceptions fâcheuses comme par exemple celle d'un énergumène occasionnant un scandale à l'Opéra, la bonne société accepte Choisy avec tolérance. Le prend-on pour un homme, on goûte sans façons les charmes d'une conversation certes superficielle mais du meilleur ton. Le prend-on pour une dame, on lui confie des jeunes filles pour qu'elles apprennent les bons usages du monde. Dévoré par l'amour de la parure et la passion du jeu, l'Abbé qui, entre le miroir et le tripot, trouve encore le temps d'écrire, devient membre de l'Académie française. Ponctué de mouches assassines et coiffé en fontange, ce digne prêtre-académicien édifie le formidable monument de l'ennui, sous forme d'une Histoire de l'Église en onze volumes. Cela ne l'empêche pas de publier anonymement dans Le Mercure galant les aventures piquantes d'un travesti, Histoire du Marquis-Marquise de Banneville, texte cependant plus édulcoré que celui des Mémoires.
L'érotisme de l'Abbé fascine en ce qu'il a de mystérieux et d'étrangement subtil, aussi serait-il trop facile de le réduire aux termes d'une dualité propre à tout être évolué. Si l'image androgyne du narcissique Abbé de Choisy se multiplie ad infinitum dans deux miroirs affrontés, encore le fait-elle non sans variantes, selon les caprices quotidiens d'un manchon neuf, d'un masque à la dernière mode. Il semble que le plus souvent l'adulation des admirateurs suffise à combler un éros toujours renouvelé dans sa propre sublimation. Plus que par les blandices d'une absence de culotte permettant à ses cuisses nues la caresse des lingeries féminines, le Génie de l'Élégance, incarné en Choisy, est nourri par l'admiration de ses thuriféraires. Il faut lire les Mémoires de l'Abbé de Choisy habillé en femme, car "... ce petit livre infâme..." comme l'appelait l'Abbé d'Olivet, est une des œuvres les plus curieuses et ambiguës qui soit."

*Nouveaux mémoires de l'abbé de Choisy habillé en femme, pour servir de supplément aux modes du Grand Siècle*, éd. Yvon Lambert, 2002