"Elle savait que le monde n’était pas comme elle désirait qu’il fût, mais prenait vis-à-vis d’elle-même la liberté de l’imaginer selon son désir"

Mai, mois de Gabrielle...

Nouvel autoportrait déguisé de Gabrielle, qui aimait à se diffracter en plusieurs personnages dans ses textes. Outre son apparition très claire sous les traits d'Antoinette, qui se cache avec son ami déserteur allemand Hugo, dans l'attique de la villa Séléné, elle transparaît également dans certains détails de l'artiste Claire Pons, autre locataire de cette maison hantée ("Je suis née dans une maison hantée, je suis moi-même pleine de fantômes.", fait-elle dire à Hemlock dans le roman du même nom, dont la réédition est également prévue cette année chez Quidam Éditeur) dont Gabrielle a raconté un siècle d'existence dans un roman inédit, *Les Héritages*, à paraître en octobre 2020 aux éditions Christian Bourgois :

"Claire Pons avait des cheveux fous-bouclés, de liquides yeux madère et un sourire franc, déparé de dents irrégulières. Elle savait que le monde n’était pas comme elle désirait qu’il fût, mais prenait vis-à-vis d’elle-même la liberté de l’imaginer selon son désir. Elle avait bien organisé sa vie, depuis le temps de ses premiers dessins d’un réalisme fantastique très surréaliste, jusqu’aux œuvres de la maturité, toiles exprimant des visions sur un mode qui, classique, inquiétait pourtant. Elle y représentait les scènes de l’onirique clairvoyance dont elle était singulièrement douée. Dépassées par de nouvelles tendances, ses œuvres se vendaient néanmoins un bon prix, les bibliophiles recherchaient les livres qu’elle illustrait et ses articles dans des revues d’art n’étaient pas sans écho. Elle vivait bien, malgré son habitude de ne jamais lire les contrats. Fascinée par les foisonnements de l’ornementation moghole et tout ce dont celle-ci pouvait enrichir son travail, elle avait décidé de l’étudier sur place et vécu quelques mois à Jaipur. Elle y avait habité un bungalow aux boiseries gondolées et laissé, dans un angle du jardin blanc de soleil où croassaient des nuées de choucas, une de ses rares sculptures, un cheval cabré. Ses affaires d’amour n’avaient pas été heureuses, mais elle en avait pris son parti, non sans mélancolie. Son père chirurgien, sa mère biologiste, l’avaient accoutumée à juger les choses sobrement, aussi ne se faisait-elle pas trop d’illusions. La chimère était un luxe qu’elle entendait s’offrir quelquefois, sans refuser d’en payer le prix si jamais il venait à être réclamé. Elle jouissait d’un bon équilibre.
Flanquée des deux Pékinois Tai-fun et Pat-chou-li, Claire Pons emménagea avec des meubles de style très disparates mais tous beaux, une toile de Fernand Khnopff et une petite sculpture de Max Ernst, qu’elle plaça par hasard dans le coin où Monsieur Célestin Mercier s’était pendu. Quand dès le premier jour, le petit sac de moleskine noire fit son apparition, les Pékinois – qui jamais n’ont peur – grondèrent seulement en montrant les dents. Quant à la jeune femme, sans songer un instant à quitter un atelier dont la lumière tombant des œils-de-bœuf et d’une fenêtre latérale lui semblait si intéressante, elle nota simplement le phénomène dans ses carnets, mentionnant la corde à nœud coulant que sa clairvoyance lui avait par surcroît révélée. Cela n’allait d’ailleurs jamais l’empêcher de siffler des airs de danse en nettoyant ses pinceaux ou en préparant la viande pour ses chiens."

*Les Héritages*, à paraître le 15 octobre 2020