"nul aveu ne s’échappe plus facilement que celui d’un amour non ressenti"

Mai, mois de Gabrielle...

Les liens du mariage portent bien leur nom : ils retiennent plus souvent prisonniers qu'ils ne constituent une réelle marque d'amour, pensait Gabrielle, qui avait pourtant épousé Justus Franz Wittkop et vécut avec lui jusqu'à sa mort en 1987. Mais leur union était toute de complicité affective et intellectuelle, loin des passions du corps, qui s'exprimaient, pour l'un comme pour l'autre, à l'extérieur du couple qu'ils formaient. Dans une de ses lettres, Gabrielle m'évoquait la stabilité incomparable du "foyer", qu'elle retrouvait avec un intense bonheur après chacun de ses voyages au long cours mais qui ne lui aurait pas suffi sans ces derniers. Justus était là pour l'accueillir avec les chiens, elle posait ses valises, jouissait de cet incomparable tranquillité, puis le démon du départ la reprenait. Cependant, malgré cet attachement profond et sincère, Gabrielle devenue veuve ne souffrait pas un instant de sa solitude, recherchée et entretenue. C'est qu'elle n'était jamais seule, toujours entourée du souvenir des êtres (humains ou non !) qui avaient compté pour elle, l'esprit constamment agité par le feu de la création ou emporté dans une de ses rêveries qu'elle laissait prospérer avec délectation. Combien de confessions n'a-t-elle pas entendues, elle qui les attirait mystérieusement, d'hommes et de femmes souffrant le martyre dans leur mariage ? Pour échapper à ce piège, il faut un courage rare, dont sut faire preuve James Brooke, fondateur de la dynastie des "rajahs blancs" à Sarawak, en rompant ses fiançailles avec Beryl Yates :

"Debout derrière le fauteuil de sa mère, James caressait machinalement l’écharpe qu’elle avait rejetée sur le dossier. Il regrettait d’être venu. Heureusement du moins, toutes les séparations n’étaient pas aussi tumultueuses que voulait le faire croire la Bianchi. À travers l’ombre dorée de la salle, le regard de James Brooke avait touché celui de Beryl Yates. Depuis trois semaines, la rupture de leurs fiançailles occupait une ville qui se composait presque uniquement de gratin. James se sentait mal à l’aise. Si la rupture avec cette amie de sa sœur Margaret avait mis fin à une situation fausse révulsant sa conscience, la légèreté apportée à blesser Beryl le tourmentait de remords. Jamais, jamais il n’aurait dû accepter de glisser dans le malentendu qui, quelques mois plus tôt, avait débuté dans la serre des Kegan. C’était pendant un bal ; James se voyait lui-même quittant sa propre personne comme on dépose un habit, s’entendait citer Byron, s’observait saisissant la main de Beryl, caressant ses cheveux d’un blond un peu terne, et c’était tout, et vraiment il n’y avait pas autre chose lorsque Mrs. Kegan et sa sœur avaient soudain surgi dans le cadre de la baie vitrée, avaient ri, avaient embrassé James, embrassé Beryl, les avaient félicités, entraînés vers le salon, d’un faux air de mystère. Et c’est ainsi qu’un piège se ferme et c’est ainsi que nul aveu ne s’échappe plus facilement que celui d’un amour non ressenti. James avait la haine du mensonge, mais il avait aussi deux âmes. Ne pouvant guère reculer, pensait-il, il avait tenté de fuir vers l’avant, avait lutté contre lui-même, s’était appliqué à aimer Beryl Yates pour laquelle il avait de l’amitié, sinon même une sorte d’affection, mais qui pas une seconde n’avait su toucher ses sens. Puis un jour, sous l’empire de sa détresse, il lui avait adressé une lettre qui, très directe bien que taisant un secret essentiel, lui avait mis du sable sous les dents tandis qu’il l’écrivait. Beryl avait renvoyé la bague sans commentaire. Beaucoup d’hommes eussent été heureux d’épouser Miss Yates, bien que sa fortune fût inférieure à son rang. D’une intelligence très vive, elle jouissait d’une éducation dépassant beaucoup celle des filles de son temps. Elle avait le cœur tendre et l’âme forte. Elle n’était pas naïve, savait regarder de loin, parfois même de haut. Beryl n’était pas laide et peut-être même, un peu moins mal fagotée, eût-elle pu passer pour jolie. Il y avait aussi ses yeux : ils étaient d’une couleur rare, évoquant le lierre, mais alors un lierre très jeune, brillant sous la pluie.
Le regard de ces yeux jeta un pont d’étoiles, une voie lactée, une flèche d’émeraude à travers la salle, toucha le regard de James sans oser s’y attarder. James salua, s’inclinant vers la loge des dames Yates. Mrs. Yates, une veuve qui ne souriait jamais, pressa la main de sa fille. Ne pouvant comprendre cette rupture, elle regardait maintenant James comme on scrute un rébus ; or, l’image qu’il offrait restait impénétrable, semblait se résumer à une simple apparence, se suffire à elle-même. C’était celle d’un jeune homme dont les cheveux bouclaient en copeaux d’acajou sur un front vaste et têtu. Il y avait dans les yeux bleus une attention sévère et passionnée comme celle qu’on trouve chez certaines bêtes nobles, un feu que démentaient l’aménité d’une bouche faite pour sourire et le trait surprenant d’un menton fendu. James Brooke était grand et, ce soir-là, dans l’ombre de la loge, sa haute cravate blanche le faisait paraître plus grand encore, le haussait et isolait son visage sur un fond d’ombre veloutée. Pauvre Beryl, se dit Mrs. Yates. Pauvre enfant. Mais elle est si jeune, cela passera... Cela passe toujours."

*Les rajahs blancs*, éd. Verticales, 2009