"Vous avez fort bien fait de tuer votre mère"

Mai, mois de Gabrielle...

On ne parle jamais de la mère de Gabrielle, et pour cause : elle-même était avare de mots la concernant, et les rares qui furent lâchés n'étaient pas très amènes, si l'on en croit la manière dont Mme Ménardeau aurait réagi en découvrant l'enfant : "– Je ne veux pas la voir, emportez-la. Car elle a dit cela…" (*Chaque jour est un arbre qui tombe*, éd. Verticales, 2006). Cette antipathie maternelle, profonde et immuable, est cependant parfois traitée avec humour, comme dans ce conte publié dans le numéro 1 de la revue *Bizarre* de février 1995 : *Les gnomes de Picpus*, savoureusement sous-titré : "Conte moral à l'usage des femmes et des filles qui ayant heureusement tué leur mère, manquent ensuite d'à-propos" :

"- Vous avez fort bien fait de tuer votre mère, personne très incommodante, dit la fée, et cela mérite récompense. Je vous accorde trois vœux. Choisissez bien.
Ayant dit, elle saisit la fiole de champagne et s'en versa puisque fée, elle était en tout lieu chez elle.
- Vous êtes fort bonne, répondit la jeune et belle marquise veuve, et je vous en sais mille grâces. Mon premier vœu est que l'église des sœurs du Bout-de-Saint-Josef fonde comme sucre à la première grande pluie.
- Accordé, fit la fée, souriant benoîtement, mais ce vœu témoigne d'un cœur très-naïf et c'est peu de chose si vous songez que les nonnes rebâtiront leur ruche tout aussitôt, car d'argent elles ne sont point en peine.
- Secondement, je veux que mes étrons aient dorénavant figure et semblance de ces bonshommes en chocolat que leur cherté rend bien rares et dont sont friands les enfants et les dévots.
- Voilà une excellente idée dont l'effet permettra mille plaisantes confusions. Et quel est votre troisième vœu ?
- Laissez-moi, s'il vous plaît, le temps d'y penser un peu. Comme plongée en ses réflexions, la marquise oubliait son devoir d'amphitryon, la fée se servit elle-même une huitième coupe de champagne, en ce temps-là, les bouteilles étant plus capables que de nos jours.
- Je souhaite, dit enfin la belle et jeune marquise veuve, que la nature de mon cousin, le chanoine de Malbèze que je ne puis souffrir pour son air cafard et languissant, s'allonge soudain de sept coudées, vrai et mince serpent inique dont il sera très-empêché.
-Le monde en rira beaucoup mais je m'étonne qu'aucun des trois vœux ne regarde la durée de votre beauté ou celle de votre vie.
- Je suis trop jeune pour y penser et il ne m'importe que de bien rire.
- Avez-vous donc bien ri en tuant votre mère ?
- Assurément, et je vous veux conter comment cela se fit. C'était l'été passé, dans notre lointain domaine au Diable-Pauvert où ma mère était pour quelque temps. Je lui avais administré du sublimé en bonne dose mais elle n'avait que perdu ses cheveux et ses dents, demeurant au reste plus saine que jamais. Je lui donnai de la fausse oronge, de l'amanite tue-mouche, de l'entolome livide, j'essayai la renoncule scélérate, le colchique, la ciguë et les bulbes de la scille. Ce fut en vain. J'eus alors l'idée de recourir aux gnomes de Picpus qui viennent de leur propre chef passer l'été en nos jardins où nous les souffrons. Tout frustes qu'ils sont, ils me furent de grande assistance. Si vous connaissiez notre château du Diable-Pauvert, vous sauriez que les jardins s'y étagent en terrasses et que, de celle du haut, on gagne celle du bas par des escaliers allant jusqu'au Bassin des Nymphes. C'est en travers de ces degrés qu'à mon instance les gnomes tendirent avec la plus subtile adresse des fils aussi ténus que solides. Solide aussi était ma défunte mère qui ne cessa ses grands cris qu'après avoir dévalé quatre escaliers sur les reins et les jambes en l'air, pour aller donner de la tête dans le marbre des Nymphes. Par bonheur aucun de ses sautoirs de perles ne s'était rompu, aussi en offris-je deux aux gnomes surpris de cette largesse car, très enjoués, ils ne pensaient point à la bonne et juste chose que c'était de tuer ma mère, mais n'y avaient vu que leur divertissement sans nulle malice."