"cette odeur que je n’oublierai jamais sans toutefois pouvoir la décrire"

Mai, mois de Gabrielle...

Le tigre. C'est l'animal fétiche de Gabrielle, son totem, une projection d'elle-même aussi certainement, un compagnon de vie sans aucun doute. Elle l'a rarement mis en scène mais pour celles et ceux qui la connaissaient, difficile de méconnaître le rôle essentiel qu'il joue dans sa création. Son visage est présent dans le "portefeuille des amours", aux côtés de C., de Justus, d'Octave et des chiens pékinois. Il ornait son bureau sous la forme d'un bronze de Barye. Et il surgit, mystérieusement présent et invisible, dans cet extrait des *Carnets d'Asie*, paru aux éditions Verticales en 2010 avec un cahier de photographies prises par elle-même au cours de ses divers voyages :

"Le torrent qui descend du Gunung Leuser vers l’Alas bondit en cascades sur ses gradins et ses cuvettes de basalte à travers les pentes de la jungle. Il est magnifique mais si rapide qu’il faut prendre garde à ce qu’il n’emporte pas le tube de shampoing ou la brosse à dents. Chaque après-midi, les pieds dans l’eau, nous tenons salon, tandis que de grands papillons noir et blanc, noir et jaune, noir et bleu, noir et vert survolent le torrent. Quelquefois Amidah vient nous rejoindre, « puisqu’il y a une autre dame »… Vêtue d’une jupe noire qui, attachée sous les aisselles, descend jusqu’aux genoux, Amidah apprécie visiblement cette récréation. Elle a 17 ans, a déjà eu un enfant mais il est mort. Elle est très fière de sa dent d’or, objet qui, dans la Sonde, équivaut à la bague de diamant en Europe et représente une réserve en vue des mauvais jours. Amidah possède une royale chevelure mais il faut se garder d’y porter la main, la tête ou le visage, parties les plus intimes de l’individu, ne devant jamais être touchés d’une main étrangère, de crainte que l’âme dont ils sont le siège, effrayée, ne s’envole. Les massives diaconesses, les pasteurs suant dans leurs frusques noires ne manquaient jamais de caresser la tête des gosses qui s’enfuyaient en hurlant. Certaines gens n’en ratent pas une. Quant aux Japonais, la gifle, suprême outrage à l’âme, à la face, était une de leurs représailles favorites pendant l’occupation de la Sonde.
Seule femme du campement, je vais faire ma toilette avant que les hommes ne s’éveillent. Il fait nuit encore mais un roc que je suis à tâtons me mène au torrent : pas moyen de se perdre. Ni danger de se noyer non plus car les baignoires de basalte sont peu profondes. Aujourd’hui la nuit n’est pas noire mais laiteuse d’impénétrables brumes. Et soudain : Plouf !… On saute à l’eau, tout près, à trois ou quatre mètres. Et plouf !… On s’ébroue violemment. Je ne vois rien ou peut-être tout juste puis-je deviner une grosse forme allongée. Le brouillard convoie une odeur poivrée, âcre et chaude, que je ne puis identifier. Et encore : Plouf !… Puis ça atteint la rive et ça s’éloigne. Je me baigne sans hâte. Le jour se lève et, retournant au campement, je rencontre les hommes, venant se baigner à leur tour.
– … et c’était une grosse bête… mais on ne pouvait rien voir…
– Une grosse bête ?… Hm… Sûrement pas un éléphant, on n’en a pas vu dans le coin depuis quelques mois… Pas le rhino non plus, il suit toujours la même piste, obstinément… Si ce n’était pas Tanuk, le tapir, alors c’était Harimau.
Nous nous dirigeons tous vers le torrent.
– Là !… et là !…
Des marques dans le sable humide de la rive, plusieurs grandes pivoines écloses entre l’eau et les taillis. Je suis très émue. C’est ma première rencontre avec le tigre, encore que je n’aie pu le voir… Et si proche… L’histoire du dukun s’inscrit soudain dans une autre histoire : la mienne. Mais l’odeur, cette odeur que je n’oublierai jamais sans toutefois pouvoir la décrire, elle n’avait rien de commun avec celle des ménageries. Rien. Telle fut ma première rencontre avec le tigre en liberté, cette fois avec Harimau, celui qu’en Inde on appelle Sher, Sher Khan. Mon totem, mon double, dont je porte l’image à l’annulaire de la main gauche."