"Sinon elle n'eût pas été elle-même, elle n'eût pas mené la vie qu'elle mena ni créé ce qu'elle créa, elle n'eût pas eu ce sort et ce visage."

Mai, mois de Gabrielle...

Le travail littéraire de Gabrielle s'est doublé de publications historiques que Justus, effaré par ses œuvres fictionnelles, l'incitait à privilégier. Elle ne les a jamais reniées (sauf *Von Puppen und Marionetten*, qu'elle considérait comme mauvais et qu'elle m'avait interdit d'acheter) mais les signait généralement de son nom complet, Wittkop-Ménardeau, comme pour les distinguer du reste de ses écrits, qu'elle chérissait infiniment plus. La plupart ont été publiés en allemand et jamais traduits, et je n'ai donc pas lu son travail sur E. T. A. Hoffmann, dont elle s'étonnait qu'il lui rapportât encore de l'argent chaque année et qu'il fût recommandé dans les universités. Ce n'est pas le cas de sa biographie de Mme Tussaud, sortie en 1973 chez Werner Classen Verlag à Zürich, et dont la version française parut trois ans plus tard chez France-Empire. Née Marie Grosholtz, à Strasbourg en 1761, orpheline de père, Mme Tussaud fut élevée dans le foyer du docteur Philippe Curtius à Berne, où sa mère était femme de ménage. Elle le suivit quand il vint s'installer à Paris et apprit l'art du modelage en cire, que Curtius pratiquait pour illustrer l'anatomie. Douée, elle moula par exemple les visages de Voltaire et de Rousseau. La tourmente révolutionnaire l'amena à réaliser les portraits de Marie-Antoinette, Marat et Robespierre. Mais c'est à Londres, où elle créera en 1835 le musée portant son nom, que sa carrière s'épanouira vraiment. Il n'est pas surprenant que Gabrielle ait pris plaisir à mettre en scène cette existence pleine de rebondissements et de mannequins macabres. Voici le portrait qu'elle peint de la jeune fille, dans lequel on ne peut s'empêcher de découvrir des traits bien wittkopiens :

"Marie avait cette peau mince et irriguée qu'on ne trouve plus aujourd'hui que sur le visage de quelques jeunes bouchères, carnation alors en vogue et qu'une élégante se devait de posséder. On appelait "roses" cette violente aurore qui ne disparaîtrait qu'avec le romantisme. Son visage était très personnel et, surtout, elle témoigna toute sa vie - et même au temps de ses incommodes pérégrinations - d'une netteté de robe, d'une fraîcheur de linge à laquelle toutes les femmes de son temps étaient loin de pouvoir prétendre.
Elle fut courtisée, n'en doutons pas. Elle eut des amants, doutons-en moins encore. Malgré sa propre virilité d'âme, les hommes plaisaient fort à Marie. Son principe actif ne la poussait guère vers les femmes dont toujours elle éviterait la compagnie. Les méprisait-elle ? Semblaient-elles de trop mince importance à ses penchants dominateurs ?
Nous ne savons rien de ses amants, ils n'auront laissé nulle trace, et fût-ce au détriment du principe romanesque.
Marie n'avait pas le type d'une fille séduite. Son énergie vitale, son audace, lui interdisaient de n'être qu'un objet. Elle voulait agir, décider, choisir, commander. Sinon elle n'eût pas été elle-même, elle n'eût pas mené la vie qu'elle mena ni créé ce qu'elle créa, elle n'eût pas eu ce sort et ce visage. Une femme de marbre ? Sûrement pas. Une femme d'acier ? Peut-être. Le seul homme qu'elle avouera sera François Tussaud, son mari, le père de ses enfants, et encore ne se sentira-t-elle guère encline à partager sa vie. Des aventures vite oubliées peut-être, ou peut-être imprimées en souvenir brûlant. Un amour impossible ou d'impossibles amours ? Ses secrets, Marie les prendra avec elle, dans la terre du cimetière de Chelsea. Mais nous n'en sommes pas encore là."

*Madame Tussaud*, éd. France-Empire, 1976