"il me procura pendant longtemps des voluptés extrêmement vives"

Mai, mois de Gabrielle...

Profitons de l'apparition de Gabrielle comme personnage d'une de ses nouvelles, comme j'en parlais hier, pour retrouver un autre exemple de dédoublement fictionnel, avec cette entrée du journal de Lucien, dans les premières pages du *Nécrophile*, paru en 1972 chez Régine Deforges, avec une dédicace à Christopher écrite au futur. Sous une belle couverture noire, ce court récit est le tout premier roman de Gabrielle à être publié et il constitue, pour les très rares critiques qui ont su le lire, "un livre suspect [...] d'une délicatesse sans faille, et d'une déraison oblique" (Hubert Juin). Lucien est un antiquaire qui n'a d'yeux que pour les mort(e)s et qui tient le journal de ses rencontres amoureuses. Aimer des morts ? Quelle folie ! Et pourtant, Gabrielle a écrit là l'un des plus beaux "erotikons" qui soient, et elle se désolait qu'on ne voie pas en Lucien le lucifuge un homme à plaindre pour ses souffrances éternellement renouvelées. Chaque rencontre est un bonheur exaltant, chaque séparation, rendue nécessaire par la décomposition du cadavre, une douleur à vif. Les aimé(e)s de tout âge et des deux sexes se succèdent : Henri, Suzanne, Jérôme, Marie-Jeanne, Pierre, sans compter les inconnu(e)s... et parmi eux, le 12 mai 19.., Gabrielle :

"Je ne puis voir une jolie femme ou un homme agréable sans immédiatement souhaiter qu'ils fussent morts. Jadis, dans les jours d'adolescence, je le souhaitais même avec passion, avec fureur. Il s'agissait d'une voisine, de trois ou quatre ans plus âgée que moi, une grande fille brune aux yeux verts; que j'apercevais presque tous les jours. Bien que la désirant, jamais l'idée ne me serait venue de seulement toucher sa main. J'attendais, je voulais sa mort et cette mort devenait pour moi le pôle autour duquel gravitaient toutes mes pensées. Shall I then say that I longed with an earnest and consuming desire for the moment of Morella's decease ? I did. Plus d'une fois, la seule rencontre de cette jeune fille - elle se nommait Gabrielle - me plongea dans une formidable excitation dont je savais pourtant qu'elle passerait dans l'instant même où j'entreprendrais la première démarche. Alors, je me dépeignais pendant des heures tous les dangers et tous les modes de décès qui pouvaient frapper Gabrielle. J'aimais me la représenter sur son lit de mort, imaginer très exactement les circonstances environnantes, les fleurs, les cierges, l'odeur funèbre, les lèvres pâlies et les paupières mal closes sur les yeux révulsés. Une fois, la rencontrant par hasard dans l'escalier, je remarquai que ma voisine avait un pli douloureux au coin de la bouche. J'étais jeune, amoureux et romantique, ce qui me fit immédiatement conclure qu'elle avait un secret penchant pour le suicide. Je courus m'enfermer dans ma chambre, je me jetai sur le lit et m'adonnai aux voluptés solitaires. Devant mes yeux fermés, je voyais Gabrielle se balancer doucement, pendue à un crochet du plafond. De temps à autre, le corps vêtu d'une combinaison de dentelle blanche tournait au bout de la corde, offrant à la vue ses aspects les plus divers. Le visage me plaisait beaucoup, bien qu'il fût incliné et à demi dissimulé par la chevelure, plongeant dans une ombre charmante la langue énorme, presque noire, qui emplissait la bouche ouverte, comme le jet d'un vomissement. Les bras d'un brun mat, assez beaux, pendaient des épaules mollement disloquées, les pieds déchaussés tournaient leur pointe vers l'intérieur.
Je renouvelais ce fantasme sans y rien modifier, toutes les fois que mon désir l'exigea et il me procura pendant longtemps des voluptés extrêmement vives. Puis Gabrielle quitta la ville ; ne l'apercevant plus, je finis par l'oublier, et l'image qui m'avait causé tant de joie s'usa elle-même à son tour."

*Le nécrophile*, édition augmentée de collages de Gabrielle, éd. Verticales, 2001