"Leurs bouches ne se rencontreront jamais, sinon sur celles des autres"

Mai, mois de Gabrielle...

11 mai, anniversaire d'Octave Marie Gabriel Ménardeau, né à Clisson en 1883, père adoré de Gabrielle qui souligna dans de nombreux entretiens tout ce qu'elle lui devait, en termes de liberté et d'éducation. C'est à lui qu'elle doit son peu de connaissances mathématiques, car il ne pouvait souffrir de la voir pleurer sur des problèmes abscons. À lui aussi la découverte de Sade, puisque la bibliothèque paternelle lui était entièrement ouverte, sans aucune restrictions. À lui toujours l'apprentissage du latin, Octave lui ayant fait remarquer que les passages licencieux des livres étaient généralement écrits dans cette langue. À lui peut-être son goût du dessin, lui-même étant défini comme "dessinateur, graveur" sur son acte de décès, survenu à l'âge de 76 ans à Prades. À lui enfin qu'elle doit ses premiers émoluments d'écrivain, lorsqu'il lui offrit "[ses] premiers cinq francs [...] à l'âge de sept ans" (lettre du 29 avril 2000). Mais cette fascination pour son père d'une petite fille privée assez jeune d'une mère qu'elle détestait et qui la détestait en retour s'est accompagnée de relations plus troubles, comme elle les relate dans la nouvelle "Tel père, telle fille ou les trahisons libertines" du *Sommeil de la raison*, réédition remaniée des *Holocaustes* de 1976 chez Henri Veyrier, avec une couverture de Gilles Rimbault. (Dans l'édition originale, le texte s'appelait "Instant où tout va tomber en poussière...") Elle y raconte, dans un vertigineux jeux de miroirs, la manière dont Gabrielle séduisit les maîtresses de son père Gabriel, pour mieux s'approcher de la figure interdite :

"La complicité est une étoile aux branches innombrables, une rose des vents au cœur liquide. Unique et multiple, elle est part d'une pudique intimité aux racines précaires, part d'une grande fragilité. La complicité au foisonnement mystérieusement jugulé emprunte d'autres noms, se masque et se déguise, louvoie, se dévoie, se fourvoie même...
Son extrême flexibilité lui permet comme une espèce d'existence entre Odette et Gabriel - trêve de la chair, dit-on. Une autre complicité - non, c'est la même - allume ses clignotements de radiolaire entre Odette et Gabrielle qui l'éteint d'une dureté. La pensée de Gabriel auquel elle tient rigueur d'une confiance doublement imprudente, lui inspire un agacement qu'elle reporte sur Odette. Ces petits lapins-là devraient tous être saignés par l'œil. Troc, marchandage, tacite concession, l'échange du plaisir ne lui inspire nulle tendresse mais elle ressent une joie végétale, diffuse. Une chose depuis longtemps mal placée retrouve l'harmonie d'un agencement préétabli, une chose devinée lorsque toute petite elle buvait dans le verre de Gabriel, enserrant de ses lèvres la paroi, là où il avait bu, ou quand, plus petite encore, elle jouait à lui mordre les mains. Ils habitaient alors une maison dont le jardin était plein de tournesols. Le monde était doré. Aujourd'hui le monde est orange, couleur mixte. Odette elle-même est orange par emprunt et malgré sa blondeur. Sa chair infantile appelle la meurtrissure, sa faiblesse n'est pas assez animale pour émouvoir et en toute chose elle pèche par insuffisance. Si la féminité informulée de Gabriel s'en accommode, la virilité secrète de Gabrielle s'en contente encore mieux. Comme celles de Janus Bifrons, leurs bouches ne se rencontreront jamais, sinon sur celles des autres.
[...]
Nous sommes pareils nous sommes pareils nous sommes pareils nous sommes pareils nous sommes pareils nous sommes pareils nous."

"Tel père, telle fille ou les trahisons libertines", in *Le sommeil de la raison*, éd. Verticales, 2003