"On ne peut l'aimer que passionnément et tout entière"

Mai, mois de Gabrielle...

Si Venise occupe une place toute particulière dans l'imaginaire wittkopien, ne serait-ce qu'en tant que personnage dans *Sérénissime assassinat*, il ne faudrait cependant pas oublier l'amour presque inconditionnel que Gabrielle vouait à Paris, où j'eus souvent l'occasion de la rencontrer, essentiellement à l'Hôtel Lenox de la rue Delambre, après que celui de Saint-Germain-des-Prés où elle aimait descendre avait fermé. De Paris, Gabrielle m'a souvent répété qu'il s'agissait d'une ville féminine, ce qui, dans sa bouche, sonnait comme une critique et un éloge, à l'image de l'ambivalent sentiment qu'elle portait aux femmes. Mais c'est sans aucune restriction l'admiration qui l'emportait, ce que nous confirment les deux livres consacrés à la ville dite Lumière par Gabrielle. Celui de 1978, *Paris - Histoire illustrée*, publié chez Atlantis, coécrit avec Justus Franz Wittkop, est sans doute le plus connu, mais il fut précédé trois ans plus tôt, chez le même éditeur, par un ouvrage plus petit, dans lequel un texte de Gabrielle accompagne les photographies de Fred Mayer. En voici les premières lignes, qui contiennent également une sorte de guide de lecture de son œuvre :

"Paris. Ville ambiguë, sinon même féminine, avec ses brusques sautes d'humeur, son ciel changeant, ses reflets d'eau, mais ferme en son usure, agressive, parfois même terrible, ville qui refuse de mourir et se rajeunit alors qu'on s'y attend le moins. Pas une ville de contrastes, certes, car aucune ne l'est pour qui sait lire son histoire, pour qui sait comprendre que tout phénomène découle d'une longue chaîne d'autres phénomènes qui peuvent à première vue - à courte vue - lui sembler étrangers. Mais une ville homogène aux multiples aspects. Une sphère à facettes. Facettes dont chacune offre une autre image, prend et renvoie la lumière différemment et même si parfois le reflet n'est pas fidèle, même s'il arrive que les volumes se réduisent ou se magnifient. Il ne faut que tourner et retourner cette sphère brillante, plonger le regard dans chaque facette pour que, miroir, elle s'approfondisse, semblable à ceux où les peintres maniéristes de la Renaissance aimaient capter des portraits savants, des compositions idéales. L'espace alors recule dans l'infini sans cesser - paradoxal - de côtoyer le temps, ce frère ennemi qu'il aime. Quand le même événement, la même figure se reflètent dans plusieurs facettes, cela s'appelle l'histoire mais s'il faut plusieurs facettes pour compléter l'image d'un seul élément, c'est poésie qu'il faut dire. Bien souvent celle-ci est la clé de celle-là, chiffre secret qui ne demande qu'à la révéler. Ainsi les perspectives sont-elles mystérieuses sans être rebelles.
Les reflets changent au cours des siècles, les dessins s'altèrent ou s'intervertissent, beaucoup s'effacent mais l'intérieur de ce bloc qu'est Paris, le cœur de cette sphère, a un noyau très dur. Dans cette ville à la taille de l'homme, il y a quelque chose d'inchangeable et de pérenne. Même si la lumière s'assombrit, même si l'air se pollue, même si l'asphalte étouffe la terre, une vie, la vie de Paris, vibre et palpite dans toutes ses pierres grises, ses feuillages pauvres, ses visages tendus.
Cette ville a une voix qui n'est qu'à elle, rauque et tendre avec aussi des tintamarres de possédée et des hurlements de colère. Elle a son odeur à nulle autre semblable, odeur subtile et canaille de poudre de riz, de friture et de gaz d'échappement. Cette ville est sans pitié mais pourtant sentimentale, hoquetant des sanglots d'accordéon. Elle aime les souvenirs. Les siens et ceux des autres. Elle raconte de vieilles histoires et réveille des chagrins oubliés. Elle aime faire sourire et faire pleurer sur ce qui fut, ce qui n'est plus, ce qui toujours sera...
Sous le pont Mirabeau coule la Seine
Et nos amours
Faut-il qu'il m'en souvienne
La joie venait toujours après la peine
Elle a ses mythes, ses légendes. Elle parle non seulement du passé mais aussi du futur, elle en a toujours parlé, et parfois follement avec des projets d'éléphant en plâtre et de passerelles tournantes. Il est même arrivé que des architectes de génie la sauvent et l'embellissent malgré elle, que des catastrophes la libèrent de ses laideurs quand au contraire des vandales officiels cachaient ses splendeurs sous le clinquant des oripeaux forains.
On n'aime pas "quelque peu" cette ville qui ne sait inspirer que l'aversion ou l'amour - un amour bien étranger à l'indulgence, à la complaisance. On ne peut l'aimer que passionnément et tout entière, avec ses palais et ses taudis, ses superbes boulevards et ses venelles sordides, son luxe et ses poubelles. Ses enfants ne cessent de la maudire mais séparés d'elle ils se consument de nostalgie."

*Paris*, avec des photographies de Fred Mayer, éd. Atlantis, 1975