"Où êtes-vous, blanches Amazones, au jour sans fin des contes ?"

Mai, mois de Gabrielle...

Comme en écho à la nouvelle "Claude et Hippolyte, ou l'inadmissible histoire du feu turquois", issue de l'imagination fertile de Gabrielle après que je lui avais dit mon admiration pour ce couple de sœurs que je connaissais, "Présentation de leur histoire" revient encore une fois sur la gémellité qui fascinait tant Gabrielle, elle qui était de ce signe double et ambivalent. Son passage à *Bouillon de culture* en début d'année 2001 lui ayant valu une notoriété certaine, Gabrielle est approchée pour rédiger un texte accompagnant les photographies de Jo Lansley & Helen Bendon, pour une coédition Actes Sud / Fondation CCF de la Photographie. Fascinée par l'atmosphère se dégageant des clichés des deux femmes, qu'elle s'imagine collaboratrices et amantes, Gabrielle n'a ni l'énergie ni le temps pour rédiger un essai, aussi se laisse-t-elle happer par les décors anciens, les postures désarticulées, les vêtements incongrus, les mystères nocturnes, les désirs contenus, basculant dans la narration rétrospective d'une veuve engagée pour veiller sur des enfants jumelles, au cœur d'une maison bordée par la forêt. La découverte récente et enthousiaste du *Grand cahier* d'Agota Kristof n'est sans doute pas pour rien dans la mise au jour d'un manuscrit, dont la veuve ne sait dire laquelle des deux jeunes filles l'a rédigé ni dans quelle mesure il annonce la fin de leur histoire :

"Alors, nous commençâmes – t’en souviens-tu ? – l’immense litanie des paroles maudites, des insultes au goût de fer et de salpêtre. De sombres marnes, des bourbes oubliées des siècles, remontaient pour crever en bulles, tandis que nous regardions le fond de nos yeux, avant de retrouver tout à coup l’odeur de la toile fraîche et la lavande des draps. Cependant le noir trésor s’enrichissait chaque jour. Bientôt – était-ce toi ? était-ce moi ? – tu fus le sphinx posant de mortelles énigmes, le maître de toute casuistique, le spécialiste des questions captieuses, le confesseur botté. Impitoyable victime, élève qui aurait pu tant dire et si longuement réciter, je me taisais, mortifiée devant la science occulte des tiroirs. À qui perd gagne, cher Cœur, chacun son tour, bien-aimée bourrelle. M’avais-tu pensée sans défense, dépourvue de tout l’arsenal des mots féroces ? Avais-tu pu croire, avec une candeur d’Amazone, que je me résignerais à ne jouer qu’un seul rôle ? Nous serrant dans ses murs, la maison figeait pour toujours les paroles solidifiées, le verbe se renforçait de notre solitude et les ailes coupées piétinaient sur place, durement. Tout devenait ineffaçable, comme les inscriptions qui sur les murs avaient défié les siècles, antiques malédictions sans doute. Car je sais aussi poser mes leurres, dans le recoin des paliers, l’angle des degrés, les chambres désaffectées, les placards révolus, les galetas oubliés et jusque dans la glaciale haleine des buanderies des caves à l’odeur de roc. Nous étions un puzzle. Nous sommes encore un puzzle. Les murmurantes, les chuchotantes figures d’un labyrinthe. Les statues mutilées d’un palais sans issues, tout peuplé de fantômes. Où êtes-vous, blanches Amazones, au jour sans fin des contes ? Tandis que toi et moi sommes les pièges où nous tombons nous-mêmes, araignées prises à leurs propres rets. Dans la vieille bibliothèque qui sent la poussière et le cuir, n’avons-nous pas appris qu’Éros avait un frère, ce qui jadis nous fit frémir et peupla nos rêves d’ailes noires ? Aussi, maintenant, fallait-il que changeât la lumière, que s’éteignît cette blonde couleur d’orange, tout cet or aveuglant et superbe de la passion. Ah, que jamais ne reprenne le jeu. Non. Ne l’oublions pas : ce fut quand la clarté malade de l’aube descendit sur la chair que tout se consomma."

"Présentation de leur histoire", in *Jo Lansley & Helen Bendon*, éd. Actes Sud / Fondation CCF pour la Photographie, 2001