"La mort est sans doute un retour inconscient au cosmos."

Mai, mois de Gabrielle...

S'il est question d'amour dans l'œuvre de Gabrielle, impossible de faire l'impasse sur Christopher, dédicataire de son tout premier roman, *Le Nécrophile*, publié en 1972 chez Régine Deforges : "À mon ami C. D. qui lui aussi tombera dans la mort comme Narcisse dans son image", prophétisait alors celle que C., rencontré en 1970, appelait "The Pythonis". Le 1er février 1973, à l'âge de 37 ans, Christopher mourait à Bombay, dans des circonstances obscures. Cet assassinat, inattendu bien que préparé depuis toujours, devait considérablement affecter Gabrielle, et jusqu'à la fin, le nom de C. devait rester comme un leitmotiv, un point fixe irradiant, lui qui avait été le catalyseur de son écriture, puisque *Le Nécrophile* n'avait été composé que pour lui être offert, annihilant de fait tout ce qui avait pu être rédigé précédemment... Ce trépas sordide, Gabrielle ne devait l'apprendre qu'incidemment, quelques semaines après, par une lettre venue de Suisse : "En effect [sic], votre lettre me laisse à croire que vous ignorez encore la triste nouvelle. Notre ami est décédé le mois passé à Bombay des suites d'une agression dans la rue." Tout événement prend sens, chez Gabrielle, après être passé au creuset de son imaginaire. "Écrit avec le sang du cœur" et publié en 1975 aux éditions Christian Bourgois, *La Mort de C." fixait sur le papier "diverses radiographies d'un meurtre", dans un vertigineux maelstrom d'hypothèses nées d'une seule et unique réalité : le coup de poignard dans le foie, dont "la blessure n'eût pas été aussi grave si l'assassin n'avait pas tourné l'arme dans la plaie." De ce récit poignant, réédité aux éditions Verticales en janvier 2001, continue de sourdre une effroyable douleur intime, en même temps qu'une forme suprême d'apaisement face à la dépersonnalisation de la mort, comme elle me l'écrivait dans cette lettre :

"Des questions à me poser sur Christopher ? Eh bien, il fut tel que je le montre dans *La Mort de C.*, ni plus, ni moins. Il était érudit, naturellement, il était à la fois Hamlet et Falstaff. Parfois, je me dis qu'il était mon double incontrôlé, une de mes expressions psychiques indisciplinées [elle souligne ce dernier mot], c'est-à-dire peut-être mon intelligente animalité. Mais, comme vous le dites, vastes sont les champs du possible et de l'éventuel. Ah, il avait cependant un trait fort étranger à l'animalité - à la mienne par exemple, avec tout ce qu'elle a de païen - : il y avait en lui un étrange penchant à la spiritualité, qui m'échappe totalement. Je pense seulement que ce qu'on a coutume de nommer "l'âme" [principe moteur vital, inscrit dans la marge] est une énergie comparable à l'électricité, qu'après la mort, elle peut soit se diviser et s'intégrer à d'autres atomes énergétiques, soit se disperser : elle pourrait s'associer à un astre, à une huître, que sais-je. En tout cas, la personnalité est alors totalement abolie, l'individu n'existe plus, pas plus qu'un principe génétique ne peut être personnel. La mort est sans doute un retour inconscient au cosmos. Ah, je sais, cela blesse par trop cruellement la notion de l'ego et l'idée d'une disparition individuelle humilie. Mais, on n'y peut rien changer. Néanmoins, beaucoup, animés d'un monstrueux orgueil, imaginent qu'un dieu s'intéresse à eux et qu'ils sont même capables de l'offenser par quelque transgression. Quelle folie ! - Quant à moi, je vis donc comme un animal intellectualisé . (Et d'ailleurs, que savons-nous de l'animal ? Nous sous-estimons sa pensée ; encore une erreur due au monothéisme, à cet orgueil de homo sapiens !)"

Lettre de Gabrielle Wittkop du 5 février 2000