"Nul ne connaît sa voix."

Mai, mois de Gabrielle...

De prudence, il ne faudrait manquer quand on aborde certaines pages empoisonnées de Gabrielle. Passionnée de tératologie, elle a, à l'instar d'autres écrivains, conçu son propre recueil de monstruosités, faisant cohabiter 15 figures classiques et inventions personnelles. À la lecture de ce volume, "on entre de plain-pied dans un univers fantastique possédant ses propres lois et ses propres mesures. [...] Mais tous ces "êtres nés de créatures non engendrées" (Pline) participent au monde des vivants, au monde éternel et actuel. [...] Ainsi la diphylla - femme chauve-souris - hante-t-elle les slums londoniens. Car le mythe est inséparable de la vie et l'auteur fait comprendre que les enfants des hommes sont avant tout les proies que les monstres impérissables destinent à leur nourriture ou à leur plaisir." (Avant-propos de Gabrielle) L'amour que nous vouent les monstres est cause de nombreux drames, comme on le voit dans cet extrait du *Livre des monstres*, recueil inédit qui aurait dû paraître au milieu des années 70 avec des illustrations (perdues ? jamais réalisées ?) de Leonor Fini mais fut victime de la mésentente entre les deux femmes :

"Les généalogies de la diphylla sont labyrinthiques. Certains la font descendre des Minéides, filles du roi d’Orchomène, mais cette hypothèse ne semble avoir de bien-fondé, de mémoire humaine, la diphylla n’apparaissant jamais ailleurs que dans les régions septentrionales. Elle a coutume de se réfugier pendant l’hiver dans les géodes formées au sein du quartz, bulles d’améthyste plus hérissées que l’écorce du durian, à moins qu’accrochée aux basaltes de la Grotte de Fingal, elle écoute le chant des vagues à travers son sommeil. Éveillée, elle se dissimule dans les greniers les plus sombres, les escaliers déserts aux architectures singulières, les confessionnaux même, pour y attendre la tombée du soir.
Nul ne connaît sa voix. Seuls le bruit de ses ailes et le puissant déplacement d’air sur son passage trahissent sa venue. Du vampire, elle a l’amour du sang, du succube, l’amour de la chair, aussi se couche-t-elle sur l’adolescent endormi, enveloppe-t-elle de sa chevelure la vierge assoupie. Au matin, des clameurs s’élèveront, des portes vont battre au vent du désespoir, des pénitents porteront la croix et le cercueil."

*Le livre des monstres*, inédit désormais accompagné de 8 dessins huilés de Michel Ogier, en attente d'éditeur...