"Une chose qu'il est en train de perdre sans pourtant l'avoir complètement perdue."

Mai, mois de Gabrielle...

Et tout particulièrement ce 5 mai, qui me fait penser à la Judith du tableau de Taddeo Zuccari, représentant la belle et jeune juive tranchant la tête du général babylonien Holopherne. C'est l'occasion de souligner l'amour de Gabrielle pour la peinture, autant comme exaltation sensuelle - et l'un de ses derniers plaisirs alors que la cécité gagnait chaque jour du terrain - que comme source d'inspiration dans ses écrits. Elle en fait par exemple un usage immodéré dans *Sérénissime assassinat*, convoquant les peintures de Pietro Longhi, Francesco Guardi et Tiepolo le Jeune pour réinventer Venise. C'est aussi l'occasion de noter cet intéressant rapprochement entre la vie et l'amour : Holopherne "ouvre les mains comme pour saisir une chose qu'il est en train de perdre" tandis que Vyner, dans *Les rajahs blancs*, songe "à l'amour comme à une chose qu'on n'a pas encore perdue mais qu'on est en train de perdre, une chose irremplaçable qui s'enfuit sans relâche ainsi qu'une eau." Troublante similitude d'expression, qui ne saurait mieux dire combien pour Gabrielle l'amour et la vie ne se vivent pleinement qu'au moment même de leur disparition imminente, sous les assauts cruels et jubilatoires de l'assassin, qui n'est parfois nul autre que soi-même :

"Dans l’escalier, toujours Hemlock s’arrête devant Judith et Holopherne. Alors, les reins calés contre la rampe de pierre où elle appuie ses coudes ramenés vers le dos, le visage levé, elle entre dans un monde obscur et mouvementé où des hommes en cuirasse courent sous les arcs de redondantes architectures corinthiennes et des silhouettes gesticulent à contre-jour au bout de longs couloirs dallés en damier, tandis que des formes affolées se hâtent, les bras jetés vers l’envol de draperies pourpres. Taddeo Zuccari fecit et, demi-effacée, perdue dans l’ombre d’un angle dont le carrelage ne se devine qu’en transparence, une date : 1563. Ou 1568 ?... Mais non, puisque Zuccari mourut en 1566. Peut-être donc 1563 ou même 1566, une œuvre alors de la dernière heure. Qui donc fut Judith ? Car elle dut lui être proche, une belle femme blonde, dangereuse, le front bombé et les tresses roulées en conques. Elle brandit un glaive, elle tient Holopherne aux cheveux et le geste qu’elle fait la dénude, révèle entre les ondes d’une chemise en soie blanche soutachée d’or une chair dure et neigeuse comme celle d’une morte. Non, elle ne brandit pas le glaive sur Holopherne mais le retire avec véhémence, car le sang revêt l’acier d’une mince pellicule rosé, il jaillit à flots du col déjà tranché, s’épand sur le sol, teinte d’écarlate la couche bouleversée, tandis que, les bras étendus, Holopherne ouvre les mains comme pour saisir une chose qu’il est en train de perdre sans pourtant l’avoir complètement perdue."

*Hemlock*, paru initialement aux Presses de la Renaissance, 1988 ; réédition prévue le 15 octobre 2020 chez Quidam Éditeur avec une préface inédite de Karine Cnudde