"Belle comme la lune, ainsi que disent les Chinois."

Mai, mois de Gabrielle...

Grande voyageuse, Gabrielle rapporta de ses séjours à l'étranger des anecdotes savoureuses et de profondes observations, les soumettant au feu alchimique de sa création pour en tirer des pages entremêlant richesse documentaire et foisonnante imagination, fascination et scepticisme, humour et émotion, lyrisme et constat. Mais elle y croisa également l'amour, comme celui de cette malicieuse Alice, belle et exigeante Chinoise à la "chevelure de nuit", ainsi qu'elle le raconte dans cet extrait des *Carnets d'Asie*, parus en 2010 aux éditions Verticales :

"Détour. Retour en arrière, lors de mon premier séjour à Singapour, alors que les parents de Susan étaient encore jeunes et sans doute célibataires. Jamais je n’ai connu deux Chinoises plus différentes l’une de l’autre que la brave Susan et Alice. J’avais rencontré Alice au Raffles où elle travaillait. Ses longs yeux, ses longs cheveux bleu-nuit et ses longs ongles qui étaient des griffes m’avaient éblouie. Alice ne désirait ni se marier ni devenir grand-mère. Elle désirait une riche amie, Européenne ou mieux encore, Américaine. Plus que jolie, Alice était belle. « Belle comme la lune », ainsi que disent les Chinois. Alice que j’appelais parfois « Malice » et qui tentait de m’asservir. Alice, dont jamais je ne pus prononcer le nom chinois, aimait chanter en cantonais, d’une discordante voix de chatte en amour. Elle aimait aussi le whisky. Elle n’aimait nullement son travail à la réception du Raffles. Elle aimait les parfums français et pillait mes cosmétiques. Elle aimait le cinéma. Elle n’aimait pas les longues promenades mais exigeait un taxi ou un trishaw. Elle aimait les photographies représentant des paysages sous la neige. Elle n’aimait pas les livres. Ni les animaux sauf dans son assiette. Elle avait d’abord fait mine de m’aimer mais j’eus devant moi une furie quand elle apprit que je n’étais pas riche et n’avais pas l’intention de l’emmener en Europe. Je n’ai jamais oublié sa chevelure de nuit, son parfum de thé vert et de poivre, ni la soyeuse douceur de sa peau. Lorsqu’au cours d’un autre séjour dans la Ville des Lions, bien plus tard, je m’enquis indirectement – et par pure curiosité, me mentis-je à moi-même – de ce qu’était devenue Alice, on me répondit laconiquement « elle est morte ». Je ne pus savoir comment ni de quoi. Lorsque plus tard, bien plus tard, je visitai le cimetière d’Adam Road, je n’ai même pas cherché la tombe d’Alice. Je ne savais pas son vrai nom et d’ailleurs le cimetière aux petits jardins de marbre n’était accessible qu’aux morts fortunés. Alice voulait devenir riche mais ne l’était pas. Quelquefois, quand, parfaite, la lune resplendit, pâle dans un ciel sombre, je me souviens…"

*Carnets d'Asie*, ouvrage contenant un cahier de photographies prises par Gabrielle, éd. Verticales, 2010