"Elle n'attendait pas d'explication car il n'y avait rien à expliquer."

Mai, mois de Gabrielle...

L'amour physique n'est pas absent de l'œuvre de Gabrielle, il se manifeste notamment dans cet échange entre Beatrice et Olimpio, sous la forme d'une passion bestiale capable d'exprimer hors du corps le trouble causé par la proximité de l'autre et le désir conjoint qui en découle. Mais cependant, derrière cette étreinte d'apparence superficielle se cachent paradoxalement une fascination presque obsessionnelle et une sorte de déception que "l'intimité pût se résoudre à de si simples gestes". Gabrielle distinguait très nettement l'attirance sexuelle - source de rares ébats avec Justus, en dépit de leur orientation respective, et toujours dans des situations de danger - et l'attraction amoureuse, "expression infinie, dimension hors du monde, champ insoupçonné", pour reprendre les termes de cet extrait d'*Hemlock*, dont la réédition est prévue le 15 octobre 2020, chez Quidam Editeur, avec une préface inédite de Karine Cnudde :

"Olimpio s’encadrait dans l’ouverture de la porte. Il semblait plus grand que de coutume dans un pourpoint de velours prune soutaché de galons d’argent, les jambes prises dans des bas de soie noire sous des hauts-de-chausses à l’espagnole se reparaissant en globes de chaque côté d’une braguette rembourrée d’étoupe. La vieille cicatrice semblait une signature sur le front de cet homme qui était beau à sa façon e di gentile aspetto, / Ma l’un de’cigli un colpo avea diviso...
Il salua galamment et déjà ses mains qui étaient nerveuses et fortes formaient une grille avec celles de Beatrice. Vittoria riait follement, s’accrochait à leurs épaules, rapprochait leurs visages. Beatrice sentit sur sa joue le souffle d’Olimpio et dans ses yeux tout proches lut qu’elle était belle. Cette nuit-là, elle ne dormit pas.
Elle pensait beaucoup trop à lui. Impossible à éviter, à l’intérieur comme à l’extérieur, il avait simplement pris possession de son esprit. Elle connaissait chaque détail d’un visage que myope elle s’appliquait à déchiffrer de près, elle aurait pu mimer la démarche et imiter la voix. Elle demeurait fascinée comme par le ludion des charlatans qu’enfant elle regardait danser dans son bocal. Elle n’attendait pas d’explication car il n’y avait rien à expliquer. Elle n’avait à se justifier devant personne, surtout pas vis-à-vis d’elle-même. C’était ainsi.
Un jour ils se rencontrèrent dans un couloir si étroit qu’on n’y pouvait passer de front. Olimpio souriait mais ne s’effaçait pas et ce fut elle qui glissant ses longues mains blanches sous ses bras, l’attira contre elle. Beatrice savait devoir agir ainsi, Olimpio n’étant pas le maître.
Elle fut étonnée et déçue mais prit l’habitude de rencontrer chaque jour Olimpio dans un petit cabinet où l’on serrait du chanvre en écheveau ; il y régnait une odeur forte qui gardait la verdeur des prés et la sécheresse de la poussière. Ce n’était pas l’amour et encore moins la tendresse qui poussait Beatrice dans ce réduit, mais la passion, bête splendide qu’elle enchaînait pour ne la libérer que dans le secret, non pas qu’elle en eût honte mais parce qu’en ce monde Olimpio occupait une place et qu’elle en tenait une autre. Elle se sentait seulement un peu agacée en surprenant sur elle le regard réprobateur de Plautilla. Une autre chose la troublait : elle ne pouvait saisir que l’intimité pût se résoudre à de si simples gestes, à un acte limité. Il devait exister des expressions infinies, des dimensions hors du monde, des champs insoupçonnés, des privilèges même, et peut-être un obstacle occulte et imprévu à sa passion lui eût-il semblé plus légitime qu’un système commun."

*Hemlock*, paru initialement aux Presses de la Renaissance, 1988