"Jamais ils ne prononcèrent le nom de l'amour, étant l'amour eux-mêmes."

Mai, mois de Gabrielle...

"Claude et Hippolyte" est le seul texte de Gabrielle dont je peux témoigner avec exactitude de la genèse. J'avais dit à Gabrielle mon admiration profonde pour un couple d'amies, à la fois sœurs et amantes (et je tiens ici à leur rendre un hommage ému, tant elles ont toutes deux compté dans ma vie, et permis l'existence de Paludes), en qui je voyais l'amour idéal. Piquée au vif, stimulée dans sa fièvre créatrice, Gabrielle s'est immédiatement penchée sur le sujet. Bien évidemment, il devait y avoir plus absolu encore : l'amour de jumeaux hermaphrodites... C'est ainsi que naquirent Claude et Hippolyte, homme et femme simultanément et tour à tour, perfection amoureuse qui ne pouvait que disparaître exemplairement.

"Ces révélations correspondaient au développement de leurs corps. Il leur était venu de petits seins coniques, tendres et soyeux monticules soulevant à peine la batiste de la chemise et dont les rosettes semblaient fort pâles, les jumeaux étant de ce blond vert qu’on voit aux jeunes avoines. Destinés à ne jamais mûrir, ces fruits charmants dont la vernale candeur promettait toutes les blandices, tiraient leur puissance de leur gratuité. Ainsi qu’en leur premier jour, les adelphes demeurèrent lisses comme l’ivoire, ni poil ni barbe jamais ne leur vinrent, non plus que les incommodités des femmes. Ils restèrent parfaits.
Ils abandonnèrent les jeux vagues de l’enfance et, tout étant possible, tout était permis. Voulant explorer les paysages d’un corps unique, double sinon même quadruple, ils découvrirent des continents aux jardins pleins de fleurs, aux vergers pleins de fruits. Il y avait des monts et de délectables vallées, des sources et des grottes, des plaines aux pentes tentatrices, des ravins propices au secret.
Ils s’aimaient en femmes. Alors deux souples belettes s’abandonnaient aux soyeuses voluptés de la peau, aux douceurs de l’orchidée, jusqu’au délire de caresses qui les laissaient pantelantes, ruisselantes, anéanties dans l’intermède de nouveaux jeux.
- Savez-vous, Mamour, qu’en italien ceci se nomme il solletico, ce qui répond fort bien au nom grec en usage, disait Claude, à moins que ce fût Hippolyte, posant un doigt expert sur la petite amande qui durcissait aussitôt.
Ils s’aimaient en hommes. Alors deux éphèbes fous de désir enlaçaient leurs membres en gémissant, ne sachant plus de qui était la bouche, à qui appartenait une rose frémissant dans l’attente. Jusqu’à ce que brisés, gisants, leurs chevelures mêlées, ils reprissent haleine.
- Ah Mamour, il me semble que vous vous êtes fourvoyé, disait Claude en riant, à moins que ce fût Hippolyte.
- Mais, répondait l’autre, il me semble aussi Mamour, que vous n’en fûtes point trop fâché.
Ils s’aimaient à la manière de l’homme et de la femme. Alors l’antique bête à deux dos roulait sous les palmes de l’Éden, tandis qu’Adam et Ève retrouvaient la lourde richesse des limons et le suc des racines. Bouche à bouche, ils se regardaient longuement et quelquefois s’allumait le feu turquois tandis que renaissait le vieux rêve alchimique.
Jamais ils ne prononcèrent le nom de l’amour, étant l’amour eux-mêmes. Mais c’était un amour semblable à l’amour des anges et à l’amour des dieux. Ce n’était pas celui des hommes. Pour qu’il méritât ce nom, il lui manquait le sceau de la crainte et de la douleur, l’angoisse de perdre qui l’on aime, l’inquiétude de l’éloignement. Il lui manquait le coup de poignard au cœur, qui ne leur viendrait que lorsque l’homme trouve encore le temps de souffrir."

*Les départs exemplaires*, éd. Verticales, 2012