Extrait 10 : Marcel Schwob

"Quand Rosalba n'avait personne pour garder l'enfant, elle l'emmenait au théâtre et l'asseyait sur un petit banc dans les coulisses. Bouche bée, Zanetta voyait sa mère en circassienne de fausse loutre et tout étincelante de verroteries, traverser des pays où tout était vrai parce que rien n'était impossible. Des statues riaient dès que l'on mentait, des escaliers de dix mille marches menaient à des jardins enchantés, des tables toutes servies surgissaient dans le désert et si parfois crevait quelque dragon de papier doré, la biche blanche couronnée de joyaux était plus réelle que lui. Zanetta ne reconnaissait plus Rosalba quand, dans un peignoir taché de café, elle emplissait le logis de ses criailleries dès que la toux ne lui faisait pas cracher le sang. Rosalba traînait aussi Zanetta aux Quadri illuminés a giorno où, le tricorne en tête et la bauta repoussée sur l'oreille, de beaux esprits, des aventuriers, des espions et des escrocs riaient et devisaient. Au Ridotto, les masques déambulaient dans une buée rousse et ne sortaient les mains du manchon que devant les tables où les joueurs d'avantage s'enracinaient des heures au biribi, au passe-dix, à la bassette ou au paroli, cependant que les chandelles pleuraient leur cire jaune sur les chapeaux. Masquées aussi, les marchandes de baicoli, les bouquetières et les filles galantes circulaient à travers la foule. L'air épais était horriblement chaud et, mélange de tous les parfums, de tous les remugles, se déposait en couches grasses sur les miroirs. Pelotonnée dans le coin d'une banquette, la Zanetta s'endormait."

Gabrielle WITTKOP, Usages de faux, éd. Verticales, octobre 2018, avec une préface de Jean-Baptiste DEL AMO