Extrait 7 : Gustave Flaubert

"Un soir, aux calendes de mai, alors que rougeoyait le ciel, les gens de Caprée virent de grands oiseaux pourpres volant sur la mer tyrrhénienne. C'étaient les voiles des galères impériales ramenant Tibère d'un bref séjour à Rome, et les avirons des trirèmes s'élevaient ou s'abaissaient comme des ailes, tandis que les aigles d'or flamboyaient dans la lumière. Déjà sur la rive, leurs besaces en peau de chèvre pesantes de tablettes, les scribes s'étaient rassemblés, sachant que sans cesse accable de labeur, le maître allait les écraser sous la tâche. Grise, une foule que les centurions repoussaient du plat de leurs glaives, se tassait au pied des roches. C'étaient de pauvres pêcheurs aux visages boucanés où l’œil s'enchâssait comme une pierre, des vieillards plus tors que des ceps, des laboureurs que la glèbe avait courbés vers elle, des pâtres surtout, dont certains étaient beaux encore et des femmes terreuses portant à la mamelle leurs enfants lourds comme des fruits prêts à choir. Tous étaient vêtus en ces nuances obscures et riches qu'on voit aux galets, aux écorces et aux algues, avec de subtils effets de crasse rappelant la patine des vieux murs, les feuilles corrompues, le lichen qui rampe au flanc des rocs. Certains pourtant avaient orné de fleurs ou de corail les sombres textures du poil de chèvre, tandis que le bonnet rouge des hommes et la toison noire des femmes éclataient là-dessus comme des jets de sang et de bitume lancés dans la colère."

Gabrielle WITTKOP, Usages de faux, éd. Verticales, 2018