Extrait 5 : Alain Robbe-Grillet

"C'est la nuit du vingt-neuf au trente septembre. Une place d'environ soixante-dix mètres carrés s'ouvre d'est en ouest sur deux ruelles débouchant elles-mêmes dans des voies plus importantes. Quatre becs de gaz éclairent d'un blanc verdâtre nimbé d'un halo les angles de la place. Elle est fermée par des murs de brique noircie absolument aveugles, sauf dans son angle nord-est occupé par un entrepôt de thé. C'est une façade de cinq étages ayant chacun quatre fenêtres à petits carreaux, obscurs à présent, un rez-de-chaussée comportant trois fenêtres sur la droite et une porte à gauche, quand on regarde le bâtiment. Le pignon de l'entrepôt forme un triangle obtus ouvert en son milieu d'une baie en demi-cintre surmontée d'une grosse poulie. La première des fenêtres, depuis la porte de l'entrepôt, projette à travers un grand pan nébuleux un rectangle de lumière jaune sur le pavé gras d'humidité. On distingue, à contre-jour dans la fenêtre, la silhouette du gardien de nuit, assis à sa table près d'une lampe à pétrole. Il est coiffé d'une petite calotte, il a le profil aquilin et le dos voûté. On ne peut pas voir qu'il s'est endormi."


Gabrielle WITTKOP, Usages de faux, éd. Verticales, 2018