"Carnets d'Asie", de Gabrielle Wittkop : libre voyageuse d'Insulinde

Des réminiscences de Joseph Conrad, de Somerset Maugham, du cinéaste David Lean accompagnent Gabrielle Wittkop (1920-2002) dans ses voyages hardis à travers les îles de la Sonde et jusqu'au nord de la Thaïlande. Il n'est pas de moyen de locomotion, collectif ou individuel, qu'elle n'emprunte. Durant une vingtaine d'années, cette romancière extravagante qui ne rencontra la notoriété que quelques années avant sa mort (en 2002) se rendit régulièrement dans une Asie qu'elle observait avec une absence totale de préjugés, sans appliquer la maxime de Kazantzakis qu'elle cite en anglais : "Tout voyageur parfait crée le pays qu'il visite." Car elle ne fantasme pas. Elle regarde, elle écoute, elle analyse avec autant de finesse politique et d'information historique que de sensibilité poétique.

Cet esprit admirablement libre fut remarqué, on ne s'en étonne pas, par Régine Deforges qui publia en 1972 Le Nécrophile, roman tardif d'une journaliste française, de langue allemande, quinquagénaire, qui vivait à Francfort. Ses publications s'espacèrent, peu lues. Trente ans plus tard, après le suicide de son mari, Justus Franz Wittkop, qu'elle avait connu pendant la guerre (au cours de laquelle il avait déserté l'armée allemande avec son aide), Gabrielle Wittkop-Ménardeau frappa à quelques portes éditoriales, qui toutes restèrent closes, à l'exception de celles des jeunes éditions Verticales, sensibles au tempérament singulier et à la personnalité de cette déjà vieille dame qui n'avait que quelques mois à vivre.

A la fin du siècle dernier, elle avait envoyé aux éditeurs le manuscrit de Sérénissime assassinat, très originale histoire policière située dans la Venise du XVIIIe siècle, précédé d'une brève note biographique qui disait : "Il est toujours difficile à un auteur de se présenter, sa situation étant nécessairement ambiguë. Henry James a parfaitement démontré la dualité ontologique de tout créateur, une part de l'oeuvre étant indissociable de la personnalité, l'autre en étant par contre dissociable. Choisisse qui pourra, mais il faudrait que toujours pourtant l'auteur disparaisse derrière le travail." Voilà pour décourager tout portrait ou toute enquête biographique.

Elle fournissait pourtant quelques données et s'étendait sur son mariage qui compta et détermina le choix de sa langue, avant qu'elle ne revienne au français, sa langue maternelle. Elle précisait, entre autres détails, qu'elle avait travaillé dix mois dans une réserve zoologique en Inde, sur les hauts plateaux de Satpura, puis au nord de Sumatra "pour y étudier le tigre sur le terrain".

"Le lecteur me pardonnera"

Dans ses carnets de voyage, "impressions griffonnées sur (ses) genoux, au bord d'une rizière ou dans un bus de fer-blanc", on trouve, certes, des traces de sa passion pour les animaux, sauvages ou domestiques, nobles ou réputés répulsifs (comme les cancrelats, auxquels elle consacre de longues pages...). Mais, bien entendu, les êtres humains, leurs moeurs et leurs environnements, retiennent davantage son attention. Elle n'indique pas pour quel motif particulier elle voyage, si bien que ses annotations paraissent, en quelque sorte, doubler d'une rêverie la recherche journalistique ou anthropologique plus systématique.

Elle photographie, au sens propre (il y a un cahier photos) et figuré la réalité, humaine et géographique. Elle trouve les mots justes, frappants, généreux pour des populations variées qu'elle ne met jamais à distance. On la sent curieuse de toute invention culturelle ou sociale. A aucun moment, le goût de l'exotisme, si gênant dans de nombreux récits de voyageurs aux relents colonialistes, ne vient troubler le respect du regard. Elle ne sombre pas non plus dans le travers contraire, moins fréquent, mais tout aussi déplaisant : le besoin de se fondre dans une altérité rédemptrice. Elle ne renie pas son Europe natale, mais elle enrichit son identité d'autres expériences, sans lesquelles elle ne pourrait pas vivre. Cette rigueur de position ne la rend pourtant pas exagérément rigide.

Elle annonce d'emblée : "J'ai dîné à la table des princes et à celle des camionneurs et des soldats, repêché un cancrelat dans mon whisky. Le lecteur me pardonnera de n'avoir pas fait sauter la banque à Macao, de ne pas avoir arrêté un buffle furieux par les cornes et d'avoir évité la prison, chose qui peut facilement arriver quand on est trop curieux." Mais aux anecdotes piquantes dont raffolent certains lecteurs de récits de voyages, Gabrielle Wittkop préfère des réflexions politiques et d'émouvantes contemplations. A propos de la Thaïlande : "J'ai vu ses rocs chevelus et ses vertes rizières, ses dragons et ses lions gardiens. Insecte, j'ai erré entre des tours qui montrent du doigt les nuages. J'ai entendu ses cloches, ses gongs, respiré ses étranges senteurs."

Cela n'empêche pas la voyageuse de croquer quelques portraits saisissants. Celui de la transsexuelle Shushma, avec qui elle partage une cabine de première dans un train en direction de Singapour, est inoubliable. Dans la nuit, enivrée par une gorgée de whisky, sa compagne éphémère lui révèle imprudemment les secrets des hijira, castrats indiens transformés en femmes. Au matin, Gabrielle prend soin de lui cacher son indiscrétion involontaire, qui vaudrait à Shushma la malédiction divine... En prétendant n'avoir reçu que d'insignifiantes confidences, elle entretenait un improbable rêve de bienséance chez "sa compagne" de voyage. "Une incrédulité jamais vue ailleurs, une énorme joie bouleverse ses traits et lui mettent les larmes aux yeux. Ce qui prouve qu'il est facile de faire plaisir, même à un eunuque."


CARNETS D'ASIE de Gabrielle Wittkop. Verticales, 362 p., 23 €. René de Ceccatty