On sait le goût de Gabrielle pour la gémellité, le double. On sait aussi, pour peu qu'on l'ait lue attentivement, la hauteur poétique de son écriture.

Je voudrais, en ce septième anniversaire de sa mort, et alors que sa voix résonne encore si distinctement au fond de ma mémoire, vous proposer ce rare poème qu'elle nous a laissé, outre les magnifiques pages des Litanies pour une amante funèbre.

Et puisque vous êtes ici pour penser à elle, n'hésitez pas à lever, en ce 22 décembre 2009, un verre de champagne à sa mémoire. Vous pourriez avoir la surprise d'un tintement cristallin, suivi du rire gargantuesque de notre amie!

A votre santé, Gabrielle!

Nikola...

"NARCISSE

Aveuglé de soleils tournants,

surgi des millénaires du néant,

tu trembles déjà au seuil de ta nuit,

trembles comme une flamme mirée dans une eau noire.

Penche-toi, Narcisse, penche-toi et sur ces eaux

contemple ta flamboyante face d'or.

Un visage nouveau lorsque sifflaient les laves,

que des astres en feu roulaient dans les abîmes,

ô visage inconnu des mers s'envolant en vapeur.

Ton âme chancelle de toute absence,

s'émeut des cellules dispersées déjà,

dispersées dans les spores des géantes fougères,

et dispersées dans les atomes des limons.

Anonyme jadis dans les gelées océaniques,

soudain tu as cessé d'être centrifuge,

qu'enfin tu t'es logé en ce minime espace,

en ce minime espace pour un temps mesuré.

Pour un temps mesuré, tu mires ton visage,

mais tu l'auras miré.

Et sur ce pont menant du néant au néant,

sur ce pont oscillant dans l'opale des brumes,

penche-toi sur les eaux.

Monde éblouissant, c'est donc vrai ?

Vieux monde, chape d'or qui ne traîne pas sur mes pas,

robes d'écume et chevelures de foin et de grand vent,

l'oiseau à sa toilette et la fleur repliée,

tout ne fut que prêté ?

Voici les très antiques fêtes de la manducation, le pain et ses labyrinthes subtils, et les fastes du vin au rire des goulots. Et voici les draps fins, prudes comme des voiles, voiles des voiles de très anciens vaisseaux.

Monde éblouissant, c'est donc vrai ?

Pyrophore, émerveille-toi.

Et que la jubilation ne te ravisse pas la merveille

Ni la merveille l'oubli de l'oubli.

Cet oubli de l'instant où ton flamboyant reflet éclatera en lunes d'or, en étincelles pourpres, en poudre de clarté, en brumeuse nuée,

puis en l'oubli des eaux de mirer ton visage.

Invisibles spirales, vortex inconscient, tourbillonnants vestiges dont je ne pourrai goûter le prix, éclats d'un astre jaune qui fut présent en un temps mesuré, d'une jubilante face mirée, d'une face furieusement mirée, d'un bref reflet entre le néant et la nuit."