Voici, in extenso, l'article que Benjamin Fau consacre aux Rajahs blancs dans l'édition du Monde daté du vendredi 15 mai 2009.

"Le roman historique est un genre étrange entre tous : fardé de réel jusqu'au raz des faux cils, il exsude la vérité par ses pores les plus inattendus –parfois parce qu'il échappe à son auteur et nous apprend plus sur la psyché de son époque que sur celle de ses personnages, d'autres fois parce qu'il est porté, comme fortuitement, par une écriture d'exception qui n'a besoin d'aucun effet de nature pour emporter l'adhésion.

Née à Nantes en 1920, élevée dans une libre-pensée qu'elle appliquera avec une tranquille et joyeuse assiduité jusqu'à sa disparition, en décembre2002, Gabrielle Wittkop nous a légué une œuvre parcimonieuse autant que précieuse, traversée par des thématiques fortes –amoralisme sadien, haine viscérale de l'assujettissement et de la culpabilité judéo-chrétienne, affirmation et démonstration d'une esthétique de la décadence des sociétés et de la décomposition des êtres– qui provoquent, c'est selon, fascination ou rejet. Les Rajahs blancs, publié une première fois en 1986 et réédité ces jours-ci par les éditions Verticales, paraît au premier abord bien atypique, pour ne pas dire anecdotique, dans une œuvre aussi polémique. Mais, s'avançant masqué de romanesque, d'histoire et d'aventures exotiques, il n'en est que plus vénéneux, et finalement indispensable.

A la tête d'un confortable héritage et témoignant précocement d'un désintérêt poli mais affirmé pour les mondanités londoniennes, le jeune James Brooke s'embarque fin 1838 pour les territoires aux contours politiques imprécis de Bornéo. L'année suivante, porté en partie par un enchaînement complexe d'événements qui lui échappent et en partie par un pragmatisme aigu –"[il] avait la haine du mensonge, mais il avait aussi deux âmes"–, il annexe la région de Sarawak, fondant du même coup la dynastie des Rajahs blancs qui présidera pendant plus d'un siècle aux destinées des riches terres du nord de l'île, tiraillées entre les jeux de pouvoir de la Couronne britannique et la menace des pirates malais.

Ses successeurs, Charles le bâtisseur au visage grêlé par la variole et à l'âme terrifiée par la perte et l'oubli, puis Vyner, jouisseur débonnaire et esthète aussi dépourvu de sens politique que de malignité, seront les jouets plus que les acteurs d'une destinée collective qui les dépasse. Autour d'eux gravitent femmes et courtisans, opposants et rebelles, autant de "solitudes plurielles" dominées par une nature exotique et hostile qui demeure finalement seule juge de paix.

Tout en guidant de main de maître son lecteur dans des circonvolutions politiques et aventureuses qui balayent un siècle de colonisation britannique –ce qui suffirait à faire des Rajahs blancs une saga historique et familiale hautement recommandable–, Wittkop déploie, ici comme toujours, une écriture admirable, tout en fulgurances prosaïques, en notations psychologiques bouleversantes d'élégance et de justesse.

Le réjouissant cynisme qui l'habite, dont on ne sait s'il tient plus de la désespérance civilisée ou de l'exultation vitale canalisée, transmet tant d'humanité à ses personnages qu'on est forcé de se prendre d'affection pour ces êtres qui s'acharnent à faire de leur vie un roman d'aventures, et ne s'aperçoivent que trop tard, face à la mort et à l'effondrement définitif de leurs rêves et de leurs utopies, qu'ils se condamnent ainsi à n'être que des personnages de fiction étrangers à eux-mêmes, emportés par les mécanismes complexes de l'histoire des sociétés humaines et l'absurdité joyeuse des destins individuels."


Benjamin FAU, in Le Monde daté du vendredi 15 mai 2009