Je travaille actuellement sur une nouvelle inédite des Départs exemplaires, dont la traduction en russe doit se faire très prochainement. La version française, publiée par les éditions de Paris en 1995, ne contient que trois textes, le quatrième ayant à l'époque été écarté par l'éditeur Max Chaleil. Lors de nos discussions, Gabrielle et moi avions envisagé que la republication du recueil comprendrait la nouvelle manquante, ainsi qu'un cinquième récit, composé par Gabrielle plus récemment.

Lors d'une énième relecture, un passage m'a brusquement sauté aux yeux avec une vivacité nouvelle, que je ne lui avais étrangement pas reconnue les fois précédentes. Je vous le livre tel quel, pour qu'avec moi vous appréciiez la manière anamorphique dont Gabrielle dispose, dans ses récits et romans, des autoportraits, qui nous en disent long sur la manière dont il faudrait envisager, si cela venait un jour à se commettre, sa biographie.

J'y songeais encore récemment après qu'un admirateur - que je salue ici - m'avait annoncé son intention de se rendre à Nantes sur les pas de Gabrielle. Je n'ai pu répondre à ses attentes, mais je reste persuadé que le rêve et l'imagination sont les seules clés ouvrant sur l'univers mental de Gabrielle. Toute son écriture nous le dit avec une magistrale assurance: "La vérité est la part du discours passée sous silence." Dès lors, le moindre mot cherchant à cerner ce que fut la vie soi-disant réelle de Gabrielle sera condamné immanquablement à manquer son but. Et je crains même que les découvertes qui pourraient être faites sur elle n'éclaireraient en rien qui elle fut véritablement, bien au contraire.

Je vous laisse en sa compagnie, avec ses mots à elle, dans ce court extrait des "Derniers secrets de Mr. T."

"Je ne saurais vous détailler la biographie de Mr. T., personne d'ailleurs ne le saurait. Il y a trop de lacunes, de glissements, de trous d'ombre et aussi de choses qui furent délibérément effacées, lavées comme sur une ardoise par lui-même ou par d'autres. Je vais tâcher d'esquisser pour vous le peu que je sais. Vous souvenez-vous de ce que dit Somerset Maugham? "J'ai l'idée que certains hommes ne sont pas nés à leur véritable place et qu'en dépit du hasard qui les a contraints dans un environnement déterminé, ils ont pour toujours la nostalgie d'un asile qu'ils ne connaissent pourtant pas... Peut-être est-ce ce dépaysement qui les chasse si loin, à la recherche de quelque chose de permanent à quoi ils puissent s'attacher. Il arrive parfois que l'un d'eux cependant rencontre ce lieu auquel il se sent mystérieusement appartenir." Même si Maugham écrivit ces mots bien avant le temps où, passant par Bangkok, il fut convié dans la fabuleuse salle à manger aux porcelaines Ming, il n'en est pas moins vrai qu'ils illustrent la destinée de T. d'une façon exemplaire. Certainement T. ne vint au monde dans l'état de Delaware que par une distraction du sort, une absurdité. Et toute sa vie même pourrait sembler absurde jusqu'à l'achèvement comprimé sur quelques années finales. Puis, comme dans une légende asiatique... il disparait... Une étoile filante traverse la soie du ciel et s'évanouit. Cela vous semble incroyable?... Ne sentez-vous pas que cette brusque carrière est en vérité éminemment logique?... Qu'elle représente l'issue et le rachat de l'apparente incongruité dont je vous parlai tout à l'heure?..."

Gabrielle WITTKOP, "Les derniers secrets de Mr. T." in Les Départs exemplaires (© Nikola Delescluse, 2008)